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Au gré de l'humeur, du temps et de la vie

14 janvier 2009

Hommage à Claude Berri


Découvrez Hollywood Symphony Orchestra!

Merci

"Il faut toujours remercier Claude Berri" déclarait goguenard Coluche recevant son César pour Tchao Pantin.Le remercier pour avoir, de Le vieil homme et l’enfant à L’un reste, l’autre part, tenu au fil des ans, une sorte d’autobiothérapie filmée souvent tendre (Le cinéma de papa) et savoureuse (La débandade) dans laquelle il se mettait en scène.

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Avec sa barbe poivre et sel, son air bougon et ses sempiternels paquets de Craven A, on pouvait croire, de prime abord, que le dernier nabab était le frangin de Gainsbarre (dont il fut le double pour Stan the Flasher). Mais chez lui, la première impression ne pouvait être la bonne : il lui fallait le temps pour le plaisir de la découverte, celui de mettre en chantier ces mégas productions aux côtés desquelles, en bon artisan, il en finançait de moins onéreuses : Philippe Garrel ou Pascal Thomas étaient aussi importants que Annaud ou Polanski pour celui qui, en toute indépendance, revendiquait si bien la diversité du cinéma hexagonal qu’il en était devenu l’incarnation.

Avec lui, le cinéma ne manquait ni d’audace ni de talents, ni d’auteurs ni de spectateurs. Il faudra toujours remercier Claude Berri pour cela.

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08 octobre 2008

LE PEIGNOIR DU BOXEUR

Qu’est devenu le peignoir rayé qu’il avait enfilé en 1966, pour recevoir l’une des plus longues standing ovation que l’Olympia ait connu ? C’était ses adieux à la scène. Et nous n’y croyions pas. Pourquoi nous laisserait-il ? Pourquoi diable arrêterait-il ? Ce soir là, sans doute, et comme tous les soirs, avant de monter sur scène, il avait vomi. A cause du trac (à l’époque, le vocable « pression » ne s’entendait guère que dans les débits de boissons et fleurait bon la gueuse) ; à cause de cette folle idée qu’il avait toujours eu de « donner ses tripes » à chaque tour de chant, à chaque chanson, campé dans son costume noir, droit comme un I, comme le pied du micro que sa main, nerveuse, dévissait pour sans cesse régler à la juste hauteur, durant les applaudissements.

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Le temps de cette ultime ovation, il avait donc enfilé ce soir là un peignoir et nous était apparu, visage en sueur, tel un boxeur à l’instant de quitter le ring.
Notre certitude, c’était d’être KO. Debout, en train d’applaudir, certes, mais totalement sonnés et sans encore très bien savoir, tel le challenger d’un match perdu d’avance, si c’était à cause de la science du noble art qu’il venait de déployer où l’ annonce, sine die, de sa retraite.
C’est sans prendre de gants qu’il avait annoncé qu’il les raccrocherait. En parlant justement du trac, de son estomac. Incrédules, de prime abord, nous l’avions laissé dire. Il faisait de l’avion, il faisait du bateau ou bien du cinéma. Il était loin, déjà, parti reconquérir le far-West qu’on lui avait volé lorsqu’il était enfant.
Déjà, outre-Atlantique, il rêvait de Don Quichotte. Atteindre l’inaccessible étoile c’était tout de même encore frapper fort au plexus solaire d’un public. C’était quitter la bure et la soutane que lui avait taillé, naguère, l’ami Georges, pour celle d’un matamore qui avait guerroyé au plat pays des moulins à vent.
L’étoile inaccessible, c’était lui, maintenant. Mais dans ce petit coin de paradis sur terre, il savait encore se mettre à disposition. Un matin, il reçut une lettre. L’enveloppe mentionnait sobrement « Monsieur Jacques Brel, îles Marquises ».
Des collégiens, étudiant l’une de ses plus célèbres chansons, s’interrogeaient sur le sens à donner à la phrase « Quand les fils de novembre, nous reviennent en mai ». Il y répondit, par retour du courrier, avec cette écriture qui lui ressemblait tant, nerveuse et rectiligne, expliquant que chez-lui (mais était-ce encore « chez-lui ») le houblon se plantait en novembre en famille et que la famille se retrouvait, pour la récolte, en mai.
Qui n’aurait pas aimé recevoir ainsi une lettre de l’insulaire ? Nous n’avions plus de nouvelles de lui. Sur une scène de Broadway, on claironnait en lettres de feu qu’il allait bien et qu’il vivait à Paris. Nous savions pertinemment que cela était faux, en tout cas pour Paris. Le reste… ? nous imaginions bien sur les nuits blanches, le tabac, l’alcool et ces bars de nuits d’après les tours de chant où jusqu’à plus soif, jusqu’à plus mots, jusqu’à plus soif de mots, il refaisait le monde et tutoyait les anges (comme quoi la défroque - maudit Georges - restait toujours de mise).
C’est justement au cœur d’une de ces nuits blanches que cela était arrivé, quelques années plus tôt. Le bar était minuscule, tout en longueur, et l’enseigne néon, rose, clignotait au dehors comme un fanal stupide « Chez Marinette ». Les Gitanes sans filtre débordaient du cendrier. Les tables en formica empilaient les sous-bocks. Son regard s’était porté loin jusqu’au fond de la salle en brique rouge, jusqu’au mur qui lui faisait face.
Suspendues dans des cadres, il y avait là une impressionnante galerie de photos en noir et blanc plus ou moins dédicacées de starlettes oubliées et de brunes vedettes de la chanson. Il s’était levé, le verre à la main, la cigarette au bec, pour détailler une à une les icônes glacées.
Tout le monde attendait quelques railleries de sa part devant telle ou telle mais il n’en fit rien.
Il tendit son long cou vers une photographie, tapota de l’index le sous verre et, se tournant vers ses compagnons insomniaques claironna « C’est à lui que je veux ressembler. A lui seul… »
Les noctambules opinèrent du chef. Beaucoup plus tard, une fois qu’il eut quitté les lieux, certains s’approchèrent de la photographie. C’était celle d’un boxeur en sueur qui, dans un coin de ring, levait les mains au-dessus de sa tête. Sur ses épaules, le sportif portait un peignoir rayé...
On ne sait plus, depuis, ce qu’est devenue la photo du boxeur.

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18 avril 2008

CHRONIQUE D'UN CYCLOPEDE ORDINAIRE

Il y a vingt ans, sous le titre " chronique d’une mort ordinaire ", La Marseillaise publiait un billet d’humeur dans lequel on pouvait lire : " Le pire c’est qu’ils vont oser dire que tu es entré au Panthéon des humoristes. Et de savoir que ça va te gâcher ton immortalité, moi, ça me fait rire ".

Et en effet, je ris. Je pouffe, je me gausse. Et le fait d’autant plus volontiers que, depuis vendredi, les bizarreries malicieuses du calendrier – car les calendriers sont malicieux – font et feront pour l’éternité que la mort de Pierre Desproges coïncidera à jamais avec celle d’Aimé Césaire qui lui, forcément, va y entrer, au Panthéon. Voilà où ça amène de faire de l’humour noir.

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Pierre Desproges était petit. Oui, je sais, ce n’est jamais bien élégant de se moquer du physique des gens. Même si c’est sur ce principe qu’un Stéphane Guillon a construit sa réputation. Mais, comme le disaient si bien les époux Balkany à un juge d’instruction, soyons honnête : la ridicule petite taille de Desproges n’est pas sans avantage. Elle aura permis de constater combien il est difficile de se hisser à sa hauteur pour Patrick Timsit ; un Djamel Debbouze ne lui arrivant même pas à la cheville.

Pierre Desproges a fait ses débuts à L’Aurore. Rappelons aux ados pré pubères qui écrivent en sms et aux jeunes cadres dynamiques entièrement nourris au Club Dorothée que le journal en question, publia accidentellement le J’accuse d’Emile Zola parce que ce jour là, Robert Hersant n’en était pas encore le propriétaire. Le journal L’Aurore a connu une fin tragique, entièrement absorbé par Le Figaro sans même les pages saumon qui ont fait sa réputation et qui donnent ce fumet si particulier tirant vers les embruns de la Baltique lorsqu’on emballe le poisson avec. Et qu’on ne vienne pas me raconter que s’il avait fait ses débuts dans un journal de gauche, Desproges aurait eu du talent puisque Christine Bravo, elle, a fait les siens au Matin de Paris.

Pierre Desproges n’aimait pas les sports mécaniques. On ne l’a jamais vu faire la Une de Voici ou l’ouverture du 13h00 de Paris Match sur un jet-ski comme Vincent Lagaf ; ni conduire une grosse moto, ce qu’aura fait toute sa vie Coluche. Surtout vers la fin.

Pierre Desproges collaborait à France Inter. On sait le sort réservé aux collaborateurs, fussent-ils ceux de la radio publique. Du reste ses complices, Claude Villers et Luis Rego ont été dénoncés par la suite. Aujourd’hui seul Bernard Guetta continue à nous faire rire sur l’antenne.

Pierre Desproges travaillait à FR3 et ce malgré plusieurs condamnations pour publicité mensongère. En effet, La minute nécessaire de monsieur Cyclopède durait parfois 120 secondes. Mais, comme le susurrait Clara Morgane à l’issue d’un tête-à-queue, ne boudons pas notre plaisir : ce dépassement de la grille horaire amputait d’autant Les jeux de 20h00 qui lui succédaient.

Pierre Desproges avait un sale caractère. En tournée au Havre, alors qu’un jeune animateur d’une radio libre nommé Laurent Ruquier voulait l’interviewer, Desproges lui avait répondu : " va te faire foutre ". On connaît la suite, du moins si l’on prend en compte le coming out de Ruquier quelques années plus tard.

Pierre Desproges ne prisait guère les cérémonies officielles. S’il eut été invité au Vatican pour serrer la louche du pape il s’y serait emmerdé comme un rat mort et n’aurait même pas demandé " qui c’est qui a pété ? " au premier garde suisse rencontré ; preuve que sous son humeur badine il était relativement respectueux de l’étiquette.

Petit, conventionnel, doté d’un sale caractère et ancien journaliste de droite, les vingt ans de la mort de Pierre Desproges ne méritent même pas une ligne sur ce blog.

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16 avril 2008

JE TE RACONTERAI

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Je te raconterai les aires d'autoroute à trois heures du matin
Les machines à café qui pulsent leur breuvage dans des gobelets blancs
Le chauffeur italien qui rêve de Toscane et qui raconte Sienne au routier allemand
Je te raconterai la télé dans le coin qui diffuse des clips que pas un ne regarde
Et les revues pornos qu'on lit à la sauvette à même le rayon
Je te dirai l'acre odeur du tabac lorsqu'elle se marie à celle du désinfectant
Et le vent qui s'engouffre, venu de nulle part, chaque fois que la porte s'ouvre sur un client
Je te raconterai ces silences lointains aussi noir que la nuit qui rodent sous les néons
Le battement des portes des cabines de douche et puis dans le lointain le bruit sourd des camions.
Je te dirai comment la moindre chasse d'eau que l'on tire se prend en ces instants pour le Niagara
Et je te parlerai de l'air qu'on y respire et qui sent le sommeil que l'on ne trouve pas
Je te raconterai la bière et les sandwichs les thermos improbables et les flacons de gin
Et je te dirais tout des moindres tatouages, des boucles et des piercings
Je te raconterai les aires d'autoroute à trois heures du matin
Alors que lovée comme un iguane, tu dormiras, tranquille, sur la banquette arrière
Et que nous roulerons ensemble vers le soleil.

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21 novembre 2007

VIVE LA GREVE !

Ferrichemiopathe invétéré, j’adore les grèves des transports en commun. Pour la simple, bonne et unique raison que, le temps d’un arrêt de travail, je redeviens, si j’en crois les responsables de la SNCF, les ministres et sous-ministres " un usager ".
Le reste du temps, donc en temps normal, c’est-à-dire lorsque les trains sont en retard, supprimés sine die au dernier moment faute de personnels ou tombent en panne parce que la motrice est obsolète, je suis considéré comme " un client " voire pas considéré du tout.test02
Et encore. Client peu rentable comme n’importe quel vulgum péquin muni d’un abonnement de travail ou une Carte Orange.
Mais là, lorsque ça bloque, ça coince, je redeviens " un usager " que l’on caresse dans le sens du poil, vers qui se tournent micros et caméras qui adorent les " usagers " surtout lorsqu’ils sont en colère et évidemment, " pris en otage ".
Ah, la prise d’otage ! Ça c’est du lourd, côté sémantique. Il faudra un jour que je demande à Jean-Paul Kauffmann ou Florence Aubenas ce que ça leur fait d’entendre parler " d’usagers pris en otages ".
Au jour de sa libération, j’en suis persuadé, les médias demanderont son avis sur les grèves des transports et les " nantis de la fonction publique qui prennent les usagers en otage " à Ingrid Betancourt. Du moins je l’espère. Sinon ce serait à désespérer du beau métier de journaliste.

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01 octobre 2007

BIP BIP

C’était un vendredi, dans la cuisine, à l’heure du Banania ou bien du Phoscao. Vous déjeuniez avant d’aller à l’école. Dans cette sorte de rituel immuable que vous épiiez du coin de l’œil en buvant votre bol, votre père s’était approché du buffet et allumé le gros poste de radio puisque c’était l’heure du journal parlé.

Le cadran tout jaune sur lequel figuraient les noms des stations et des villes lointaines, l’œil unique et vert fluorescent de l’appareil vous subjuguait, d’autant que vous n’aviez pas le droit d’y toucher.
Dans le grésillement des grandes ondes, alors que démarraient les informations, un autre son, étrange, strident et régulier vint alors résonner dans le haut-parleur et la voix, ampoulée et nasillarde du speaker déclara : « Le son que vous entendez est retransmis depuis l’espace. Il provient du premier satellite artificiel lancé depuis l’Union Soviétique… dans un communiqué l’Agence Tass précise que… »

Déjà vous n’écoutiez plus. Vous n’entendiez plus que ce son lancinant et télescopiez dans votre tête le mot satellite et artificiel en essayant d’imaginer ce à quoi un tel centaure pouvait bien ressembler. Vous venaient en mémoire les illustrations de vos romans de Jules Verne et vous les mélangiez aux vignettes de certaines aventures lues dans Vaillant mais vous aviez déjà noté le nom de la planète artificielle : Spoutnik.

Sur le chemin de l’école, vous marchiez le nez en l’air, traquant dans le ciel d’automne cette autre lune que vous aviez imaginée. Dans la cour de récré, c’était l’effervescence des grandes matinées. Ceux qui avaient écouté la radio racontaient à ceux qui ne savaient pas. Certains y allaient d’explications savantes, d’autres plus prosaïques, s’affrontaient par discours paternels interposés : « Mon père dit que les communistes vont s’en servir pour nous faire la guerre ». « L’Union Soviétique est le meilleur pays du monde et il est en avance sur tous les autres ! »

Sur le tableau noir, l’instituteur avait écrit le mot « Spoutnik ».  Ce matin là, il n’y eut pas vraiment classe. Intarissable, il parla des fusées, de la conquête de l’espace, il vous fit rêver d’étoiles lointaines qu’on allait pouvoir, bientôt, explorer ; évoqua l’ère nouvelle qui s’ouvrait à l’humanité et dont vous, forcément, seriez les pionniers.

Sur le bureau du maître, la mappemonde fut mise à contribution. On pointa l’URSS, on simula, à l’aide d’une gomme, le satellite artificiel et sa grande course autour du monde. La question qui vous brûlait les lèvres fut posée par un autre élève : « M’sieur ? On peut le voir dans le ciel le spoutenique ? ».
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L’instituteur avait hésité un instant. Puis s’était lancé dans une petite leçon de perspective et posa l’énoncé d’un problème qu’il mit un point d’honneur à résoudre sous vos yeux au tableau. « Sachant qu’une sphère de 58 centimètres se déplace à la vitesse de 8 kilomètres à la seconde à une distance de 900 kilomètres… »

Vous étiez reparti de l’école avec des rêves plein la tête et une certitude, puisqu’elle émanait des savants calculs de l’instituteur : on pourrait sans aucun doute apercevoir le satellite artificiel ce soir, à la nuit tombée, en se munissant de jumelles.

Qui, au cours de cette mémorable journée avait renseigné votre père sur les travaux de votre instituteur ? Toujours est-il qu’il était rentré du travail avec la certitude qu’on pourrait voir, ce soir, le Spoutnik dans le ciel.

Malgré les réticences de votre mère qui ne prisait pas trop la science et le modernisme, vous lui aviez, ce soir là, emprunté ses jumelles de théâtre – dont du reste elle n’avait que peu l’occasion de se servir – et, avec la promesse de ne pas les abîmer et de les ranger dans le tiroir de la commode une fois « l’expérience» terminée, vous vous êtes retrouvé, à la nuit tombée, à côté de votre père, la tête levée au ciel, dans la rue, prêtant même l’oreille pour essayer de capter un « bip bip » annonciateur de l’événement.

A deux ou trois reprises il vous a bien semblé apercevoir un point lumineux dans le ciel. Le doute subsiste encore, malgré les certitudes paternelles d’alors, sur le fait de savoir s’il s’agissait vraiment du satellite artificiel ou pas. Et puis il s’est fait tard, et puis il faisait frais. Et vous êtes rentrés à la maison et remis à leur place les jumelles dans le tiroir de la commode.

Quelques semaines plus tard - vous en souvenez-vous ? – vous aviez fait un caprice à vos parents parce que vous vouliez une chienne que vous auriez appelée Laïka… Mais ils s’y opposèrent pour des raisons qui, pour le coup, n’avaient rien de scientifiques.

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17 septembre 2007

ALLON'Z ENFIN AU PATRIMOINE !

Chaque année, à la même époque, la foule fait la queue, deux jours durant, histoire de passer quelques instants sous les ors et lambris de la République pendant que d’autres se massent, en masse, pour aller visiter un musée qui, le reste de l’année, voit ses cimaises désertées.
Les journées du patrimoine sont, d’évidence, un succès. Mais au fait, le patrimoine, c’est quoi au juste ? Des vieilles pierres remises debout par des passionnés que l’on aurait pu, naguère, découvrir  dans l’émission «Chef d’oeuvres en péril» à l’aimable sous-préfète qui fait visiter son appartement de fonction, le patrimoine, enrobé d’Histoire et serti de valeurs républicaines prend un malin et lacanien plaisir à concaténer son nom.
«Patrie-Moine» la sainte et vieille alliance du sabre et du goupillon résonne à nos oreilles devant les palais républicains ou les ogives romane. Soit. Mais le reste ? Tout ce qui fonde notre mémoire collective ? N’aurait-il pas lui aussi droit de Cité ? Ce qui forge l’identité comme ce qui prend date pour les générations à venir ?
Le patrimoine n’est pas seulement un monument que l’on visite mais une histoire que l’on transmet. Le patrimoine de Proust, c’était sa madeleine et celui de Perec tous ses «Je me souviens».
Il n’est peut-être pas mentionné dans les guides touristiques ni répertorié sur les registres des monuments classés (le top) voire inscrit «aux sites» ; mais il vit et grandit dans l’inter et l’infra-générationnel/culturel.
A force d’être les visiteurs obligés - le temps de deux journées - d’un patrimoine estampillé comme tel, nous en oublierions qu’un de nos rôles de citoyen est, justement,
celui du passeur d’une histoire - fût elle intime - de témoin vigilant de notre réalité, fugitive.
Paradoxe impeccable de notre réalité hexagonale : le patrimoine financier, immobilier est sans doute l’ultime tabou de notre société mais nous organisons des «journées du patrimoine», sorte de happening ou de Caramantran «culturel».
Sauf que, justement, la culture c’est ce qui reste. Lorsqu’on a tout oublié.

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10 août 2007

ELVIS SANS FIN

" Ladies and gentlemen, Elvis left the building… tank you and good night… "

. La voix de Jackie Kahane résonne dans le Market square Arena où dix-huit mille personnes, debout, tapent des mains sur le riff de See See rider qui clôt le concert. Ce n’est pas vrai. Il n’a pas encore quitté le bâtiment. Descendu de scène, il se tient droit, comme en équilibre sur un fil. Il transpire beaucoup dans son Jumpsuit immaculé. Joe – est ce lui ou un autre ? – lui tend une canette de Coca. Il le repousse d’un geste ample et vague. Eviter les sucreries. Surtout après l’effort.

" Nice audience, great show ". Il se tourne vers celui qui vient de commenter la prestation, tombe sur un visage qu’il reconnaît. Qu’est-ce qu’il fout là George ? Il devrait être à Indianapolis, au siège de RCA… Il secoue la tête en signe de dénégation… Mais bien sur ! Il y est à Indianapolis ! Il respire un grand coup, comme pour dire quelque chose, comme pour se lancer dans Jailhouse Rock qu’il a pris sur un tempo un peu trop rapide ce soir. Il l’a senti. Et senti alors se poser sur lui tous les regards inquiets du staff en coulisses comme maintenant alors qu’il reste figé dans le couloir béton qu’il lui faut traverser pour regagner la limousine qui l’attend. Bouger. Bouger seul. Ce soir il a osé le faire sur scène. Sur Hound Dog. Comme avant, comme lorsqu’il s’attirait les foudres des ligues bien-pensantes par ses déhanchements lascifs. Il avance maintenant dans le couloir, en chaloupant en murmurant entre ses lèvres " You ain't nothin' but a hound dog.. Cryin' all the time "… Les autres ne l’entendent pas, pensent qu’il titube. On l’entoure. Le toubib est là, comme depuis le début de la tournée, le visage inquiet. Il lui adresse un sourire. Ce soir il les a eus. Tous. Il a même chanté I Can’t Stop Loving You… Deux ans au moins qu’il ne l’avait pas interprété sur scène. Oui ce soir il les a eus, il leur a fait oublier les ragots colportés par les aigris, les manchettes des journaux. Oublié même son physique de plus en plus tragique. Tout cela grâce à sa voix. Il la sait, justement, immuable. Il en joue comme personne et ce soir, il en est certain, il en aura joué comme jamais depuis fort longtemps. C’est elle qui fait chavirer le monde. Il sait, d’instinct sur quel mot il faut la faire soyeuse et langoureuse, sur quel autre il convient de la faire rugir ou gronder, monter haut, encore plus haut. Comme ce soir, en chantant Hurt. Ils étaient tous estomaqués, même en coulisses.

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Il continue d’avancer dans le couloir, on lui parle, mais il n’écoute pas. Il repense à ce soir et tous les autres soirs, ses vingt années de routes, de tournées, de studios. Il s’arrête. Lève l’index au ciel. On fait silence autour de lui, prêt à boire ses paroles. Non. Il ne dira rien. Il hausse les épaules et reprend la marche. Une idée saugrenue vient de lui traverser la tête : faire une tournée en Europe. Depuis combien de temps n’est-il pas allé à Londres ? Paris ? Il en parlera plus tard. Pas devant le toubib, pas devant George… Ni en présence de … ? Mais à qui, aujourd’hui, peut-il se confier ? A qui faire confiance dans cette cour des miracles qui squatte Graceland depuis tant d’années ? On décide pour lui, on signe les contrats, on négocie les tournées… Une fois rentré à Memphis, il virera tout ce " on " de chez lui. D’autres chanteurs l’ont fait. Aujourd’hui ils sont libres, indépendants et adulés de leurs fans. Pourquoi ce qui est possible pour les autres lui serait interdit ?

Une nouvelle halte dans le couloir. On se penche vers lui avec une lueur inquiète dans le regard. Il murmure " Il faudra faire le ménage si je vais en Europe " Tout le petit monde acquiesce " Sure, no problem ". Ils le prennent pour un dingue. Derrière lui, il entend le toubib et Joe évoquer les amphets. Ils n’ont rien compris, ne comprendrons jamais rien. Presque le bout du couloir maintenant. Dans l’arche en béton gris de l’Arena se profile l’immaculée silhouette de la limousine. Il poursuit son chemin… " And did it my way " crisse-t-il entre ses dents tout en parcourant les quelques mètres qui lui restent à faire. Penser aussi à retirer cette chanson du show. Elle est si terrible dans ce dont elle parle qu’elle tétanise tous ceux qui l’ont interprété. Il en parlé longuement, l’autre soir, au téléphone avec Francis Albert. C’était quand il était à l’hosto, tournée arrêtée, trois dates annulées. C’est là qu’il a pu prendre un peu de recul sur tout ça. Ce " ça " il le salue d’un geste de la main. Un geste de chef indien qu’accompagnent les franges de son costume de scène juste avant de s’engouffrer dans la voiture qui démarre immédiatement pour rejoindre le Stoufferts Hotel.

Affalé sur le cuir de la trop vaste banquette arrière, il renverse la tête et ferme les yeux. Il fredonne une dernière fois dans sa tête… et grimace parce que cela lui résonne dans les tripes : " And now, the end is near And so I face the final curtain… "

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06 juin 2007

GRINDHOUSE, LA DERNIERE SEANCE

Au départ une volonté de rendre hommage aux séances « d’avant » en proposant un « petit film » (qui tient sur une bobine de type « B » d’où le nom de « série B »), « Planet Terror » signé Roberto Rodriguez, suivi de (fausses) publicités et de (fausses) bandes annonces pour meubler l’entracte avant « votre grand film de la soirée », « Death Proof » réalisé par Quentin Tarantino.

Tel était le projet « Grindhouse ». Au total 191 minutes de cinoche avec crachotements sur la bande son et rayures d’images aux couleurs délavées pour faire plus vrai encore. « Grindhouse » débarque sur les écrans étasuniens début avril. Il rapporte 11 millions de dollars en un week-end. PaQuentin_Tarantinos suffisant pour son producteur, Harvey Weinstein, qui en avait investi 53 dans le projet.

Exit « Grindhouse ». Les deux films, rallongés, sortent chez nous à des dates différentes : « Death Proof » aujourd’hui et « Planet Terror »… plus tard, sans doute à la rentrée. Pour apprécier Grindhouse dans sa totalité il faudra attendre… la sortie Dvd.
Curieux paradoxe d’un concept qui voulait renouer avec le plaisir des séances en salle et se retrouve dénaturé dans le lieux même où il aurait du prendre place. Les fans payeront donc deux fois au cinoche à quelques mois d’intervalle pour deux films d’une heure cinquante chacun, ce qui - tous les épiciers vous le diront - est bien plus juteux qu’une seule séance de 3h20 durée initiale du concept. En acceptant de ne présenter que « Death Proof » à Cannes
(et que « Planet Terror » à Deauville ?) les soit-disant « enfants terribles » Tarantino et Rodriguez ont mis beaucoup de sirop dans leur tequila, histoire d’avaler la couleuvre.
A Cannes, tout sourire devant son producteur, Quentin a même affirmé qu’il était heureux que le public européen puisse voir « les versions longues » des deux films.
Ce n’est pas la première fois qu’un créateur se fait broyer les couilles par un tiroir caisse.
Mais ça nous fait toujours aussi mal au cœur.

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24 janvier 2007

Lettre ouverte à Cesare Battisti

Cher Cesare, je te fais parvenir cette lettre par l'intermédiaire de mon blog en espérant que tu la liras ou que l’on t’en parleras. Excuse-moi si je ne t’écris pas directement mais je n’ai plus ton adresse depuis quelque temps. La Justice non plus du reste. Et c’est pour cela que je t’écris. J’ignore où tu es, ce que tu fais, comment tu vis. Mais je sais que ceux qui t’hébergent sont de tes amis et qu’ils risquent gros de le faire ; à l’image de ceux qui abritent des sans papiers. Comme tu as pu t’en rendre compte depuis quelque temps, la France n’est plus vraiment le pays des Droits de l’Homme mais un pays qui renie la parole donnée et j’en ai honte, moi qui suis né ici. Alors, voilà ce que je te propose : viens chez moi, je suis prêt, comme tes amis, à t’héberger, à te cacher, à t’aider à refuser d’aller voir les berlusconneries de trop près.

Je sais que les années de plomb ne furent pas un dîner. Mais je sais aussi que tu assumes, par solidarité politique, ce que tes amis ont pu faire alors. A mon tour de faire jouer cette solidarité là, de le dire aux sinistres de l’Intérieur et de la Justice : messieurs, j’assume le droit de cacher Cesare Battista, de le soustraire à vos sombres projets. Poursuivez-moi, arrêtez moi condamnez-moi comme un dangereux complice ou comme un vulgaire arracheur de maïs trans-génique, vos motifs n’auront jamais la force de ma détermination à voir Cesare Battista continuer de vivre libre et en paix dans le pays qui l’a accueilli.

Et si d’aventure nous étions des centaines, voire – on peut rêver – des milliers à t’inviter de la sorte, tu pourras ainsi goûter à ce qui fait de nous des citoyens responsables : le sens de l’hospitalité.

Lettre ouverte à Cesare Battisti

pour l’inviter à venir boire un coup à la maison.

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